jeudi 3 mai 2007

"Alexandria..New York" de Youssef Chahine

Une histoire d’amour passionnelle entre illusions et désillusions…

A l’heure où l’on frôle l’overdose de nanars estivaux, voici un film qui, en s’appuyant sur une palette de couleurs séduisantes et en croisant merveilleusement les genres et les formes expressives, musicales et symboliques, sacralise une époque révolue pour nous offrir un fascinant voyage dans la nature humaine et au-delà, une histoire à serrer le cœur.

La large part autobiographique d’ « Alexandrie…New York » permet à Chahine une prise de position marquée mais non dénuée d’émotions par rapport au rêve américain : il dépose le duvet d’une écriture douce-amère pour décrier les artifices d’un star-system dont il n’est pas dupe. Mais le film prend une connotation davantage existentielle qui verse parfois dans le ressentiment dès lors qu’il met en exergue la lucidité du personnage principal Yéhia l’égyptien (qui n’est autre que le reflet du réalisateur dans la fiction) sur lui-même pour rebondir et aller de l’avant. Cette lucidité dont il fait preuve a un fort impact émotionnel dans le sens où elle est intimement liée à la souffrance dues à ses histoires d’amour avortées tant sur le plan professionnel que personnel : le pays qu’il idolâtrait adolescent ne le reconnaît pas, les circonstances de la vie l’ont arraché à celle qu’il aimait, et quand il apprend enfin, 40 ans après, que de cette idylle passionnée est né un fils, SON fils de nationalité américaine, celui-ci le renie.

Qui plus est, Alexandre, ce fils qu’il s’apprêtait à aimer comme la chair de sa chair et qui, comme lui, a trouvé sa voie dans l’art (Alexandre dans la danse, son père dans le cinéma), lui renvoie à la figure les valeurs de cette partie de l’Amérique moderne qu’il exècre : orgueil, vanité, condescendance dédaigneuse, snobisme et absence d’humilité. L’Amérique n’est plus la Terre Promise, fertile en rêves clinquants aveuglants les jeunes idéalistes ; elle perd de sa superbe sous l’œil de la caméra de Chahine pour devenir friche d’âmes perdues et de cœurs meurtris. La frustration de Chahine, comme une douleur térébrante, s’incarne en une vertigineuse composition de Ahmed Yéhia et de Mahmoud Hemeida, les 2 interprètes de Yéhia (jeune et adulte), dont la sensibilité à vif laisse deviner sa façon de ressentir le regard des autres.

Par effet conjugué de l’hégémonie et de la discrimination culturelle exercées par l’Amérique sur le reste du monde, on sait que rien n’est fait pour que l’amour unissant Yéhia à son fils ait une chance d’exister. Mais, malgré cette tristesse poignante liée à l’humiliation dans l’amour, le film n’en demeure pas moins drôle, charmant, plein d’allant et d’initiatives dans la mise en scène (très réussie d’ailleurs), et nous offre un régal de situations auxquelles les acteurs s’abandonnent corps et âme… « Alexandrie…New York » résonne comme une incantation toute-puissante à ne jamais cesser d’aimer. Chahine signe là une œuvre délicate qui oscille délicieusement entre comédie musicale et tragédie romantique et organise les rencontres et les ruptures de ses personnages en une délicate chorégraphie des sentiments.

On est charmé, ému, chaviré, jusqu’à la dernière note qui s’abîme dans le vide… Amour oblige ?

Nathalie Debavelaere

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