jeudi 3 mai 2007

“Le mariage de Rana”, un film plein d'espoir de Hany Abu-Assad

"Lorsque l’aberration des barrages et de l’occupation deviennent une réalité quotidienne, de simples concepts tels que l’amour et le mariage deviennent fiction. C’est la réalité de la vie en Palestine aujourd’hui, et je voulais la mettre à l’épreuve par le biais du cinéma.

Dans un film, on essaye souvent de dompter la réalité pour créer la fiction, adapter les lieux et la temporalité à son désir. Mais le réel ne se laisse pas faire, surtout en Palestine. Dans ce film, il m’a semblé que le réel s’imposait à moi. Une lutte s’est alors engagée entre réalité et fiction, dans un pays où ce qui est normal semble absurde, et où l’absurdité est la norme. J’ai compris que je ne devais pas tricher dans ce combat, mais rester honnête pour le remporter. Je suis convaincu que lorsqu’on affronte sincèrement ses peurs, sa créativité, ses limites et celles de son environnement, alors l’instinct et la spontanéité ne nous laissent pas tomber. Bien qu’il n’y ait pas de gagnant, plonger dans cette bataille confuse s’est révélé une expérience extraordinaire. Vivre un jour de la vie d’une jeune palestinienne s’est transformé en une quête de réalité, de fiction, de beauté et de consolation, de passion, d’obsession, de confusion et d’honnêteté dans cet océan de choix et de compromis qu’est un film…et la vie. Je suis encore ému par le film. Je pleure, même après l’avoir vu une centaine de fois. "

Hany Abu-Assad
Rana est une jeune palestinienne de Jérusalem-Est. Son père la menace de l’emmener avec lui en Egypte si elle ne se décide pas à se marier avec l’un de ses prétendants. Rana, elle, se met à parcourir la ville à la recherche de l’élu de son cœur. On la suit tout au long de sa course à travers Jérusalem.Et Rana court. Elle court, se faufile entre les obstacles et défie une réalité invivable pour réaliser son rêve. Elle a 24 heures pour retrouver Khalil, réalisateur de théâtre, bloqué à cause des bombardements israéliens. Et pendant cette journée de folie, Rana passe aussi bien à travers les barrages militaires que les jets de pierre des enfants de l’Intifada. Il va lui falloir aussi trouver un fonctionnaire habilité à valider le mariage, convaincre les uns et les autres du bien-fondé de sa démarche… Mission impossible pour cette jeune Palestinienne, que l’on suit avec affection dans les ruelles en ruine de Jérusalem.Le mariage de Rana est signé par le Palestinien Hany Abu-Assad, qui dirige avec brio la fraîche Clara Khoury dans le rôle de Rana et Khalifa Natour dans celui de Khalil.


Intifada


Il représentait la Palestine, aux côtés d’Intervention divine, d'Elia Suleiman. Ce même film était aussi éclairé par l’actrice Manal Khader. Le Mariage de Rana a aussi un peu de “Cours, Lola” de Tom Tykwer, avec cette course contre la montre et pour l’amour. On pourrait dire que l’histoire d’amour en elle-même n’est qu’un prétexte pour parcourir Jérusalem comme une ville normale. Ville normale qu’elle n’est pas, évidemment. Le tournage a eu lieu du 19 octobre au 27 novembre 2001, à Jérusalem-Est et Ramallah, avec une équipe mixte néerlando-palestinienne et dans des conditions très difficiles, vu le contexte politique. D’ailleurs, quelques jours après la fin du tournage, les chars israéliens ont encerclé plusieurs villes des Territoires Occupés, dont Ramallah. De nombreux endroits et bâtiments utilisés lors du tournage ont été attaqués, bombardés, voire détruits pour certains. Dans ce chaos quotidien, que deviennent des valeurs comme l’amour ou des événements comme le mariage ? Si le film d’Abu Hassad milite pour une cause, c’est bien pour celle de l’amour et de l’espoir. Un flambeau que porte radieusement Clara Khoury.

Traitant de la tolérance et de l'intégrisme, "Le Destin" est surtout un film d'une étonnante actualité.

En 711 commence l'invasion islamique et l'expansion de la culture arabe dans la Péninsule Ibérique, qui tombera aux mains de la puissance musulmane. Grâce à la tolérance traditionnelle des arabes, des chrétiens, des musulmans et une importante minorité juive coexisteront dans la péninsule. Il s'agit de "l'Espagne des trois cultures", où des intellectuels hispano-arabes de l'envergure d'Averroès apparaîtront. Le film Al massir (La destinée) se déroule dans le XIIe siècle dans "le paradis perdu" d'Al-Andalus, et il tourne justement autour de la figure d'Averroès. Nommé Souverain Juge, ses sentences libérales mécontentent les adversaires du calife. Ceux-ci, réunis dans une secte intégriste, exerceront une pression telle que le philosophe devra s'exiler. Ses oeuvres seront brûlées, mais ses disciples s'occuperont d'assurer leur transmission. Avec Al massir, le reconnu et récompensé réalisateur égyptien Youssef Chahine voulut répondre aux groupes fondamentalistes qui réussirent à ce que son film L'Émigrant fût interdit dans son pays natal.
Le destin raconte la vie du philosophe andalou Averroes. Ce philosophe, aux confluences des cultures occidentale et orientale, de l’Europe chrétienne et de l’Islam, établit des préceptes de tolérance qui influenceront non seulement l’âge des Lumières en Occident, mais toute la pensée humaine jusqu’à nos jours.Voulant amadouer les Intégristes, le Calife El Mansour ordonne l’autodafé de toutes les oeuvres d’Averroes. Les adeptes d’Averroes et ses proches décident d’en faire des copies et de les passer à travers les frontières, l’une vers la France, l’autre vers Alexandrie. Malgré les pressions des Intégristes de tous bords, la connaissance humaine se frayera toujours un chemin vers l’Autre, vers le progrès.

"Alexandria..New York" de Youssef Chahine

Une histoire d’amour passionnelle entre illusions et désillusions…

A l’heure où l’on frôle l’overdose de nanars estivaux, voici un film qui, en s’appuyant sur une palette de couleurs séduisantes et en croisant merveilleusement les genres et les formes expressives, musicales et symboliques, sacralise une époque révolue pour nous offrir un fascinant voyage dans la nature humaine et au-delà, une histoire à serrer le cœur.

La large part autobiographique d’ « Alexandrie…New York » permet à Chahine une prise de position marquée mais non dénuée d’émotions par rapport au rêve américain : il dépose le duvet d’une écriture douce-amère pour décrier les artifices d’un star-system dont il n’est pas dupe. Mais le film prend une connotation davantage existentielle qui verse parfois dans le ressentiment dès lors qu’il met en exergue la lucidité du personnage principal Yéhia l’égyptien (qui n’est autre que le reflet du réalisateur dans la fiction) sur lui-même pour rebondir et aller de l’avant. Cette lucidité dont il fait preuve a un fort impact émotionnel dans le sens où elle est intimement liée à la souffrance dues à ses histoires d’amour avortées tant sur le plan professionnel que personnel : le pays qu’il idolâtrait adolescent ne le reconnaît pas, les circonstances de la vie l’ont arraché à celle qu’il aimait, et quand il apprend enfin, 40 ans après, que de cette idylle passionnée est né un fils, SON fils de nationalité américaine, celui-ci le renie.

Qui plus est, Alexandre, ce fils qu’il s’apprêtait à aimer comme la chair de sa chair et qui, comme lui, a trouvé sa voie dans l’art (Alexandre dans la danse, son père dans le cinéma), lui renvoie à la figure les valeurs de cette partie de l’Amérique moderne qu’il exècre : orgueil, vanité, condescendance dédaigneuse, snobisme et absence d’humilité. L’Amérique n’est plus la Terre Promise, fertile en rêves clinquants aveuglants les jeunes idéalistes ; elle perd de sa superbe sous l’œil de la caméra de Chahine pour devenir friche d’âmes perdues et de cœurs meurtris. La frustration de Chahine, comme une douleur térébrante, s’incarne en une vertigineuse composition de Ahmed Yéhia et de Mahmoud Hemeida, les 2 interprètes de Yéhia (jeune et adulte), dont la sensibilité à vif laisse deviner sa façon de ressentir le regard des autres.

Par effet conjugué de l’hégémonie et de la discrimination culturelle exercées par l’Amérique sur le reste du monde, on sait que rien n’est fait pour que l’amour unissant Yéhia à son fils ait une chance d’exister. Mais, malgré cette tristesse poignante liée à l’humiliation dans l’amour, le film n’en demeure pas moins drôle, charmant, plein d’allant et d’initiatives dans la mise en scène (très réussie d’ailleurs), et nous offre un régal de situations auxquelles les acteurs s’abandonnent corps et âme… « Alexandrie…New York » résonne comme une incantation toute-puissante à ne jamais cesser d’aimer. Chahine signe là une œuvre délicate qui oscille délicieusement entre comédie musicale et tragédie romantique et organise les rencontres et les ruptures de ses personnages en une délicate chorégraphie des sentiments.

On est charmé, ému, chaviré, jusqu’à la dernière note qui s’abîme dans le vide… Amour oblige ?

Nathalie Debavelaere

"Lila dit ça": une adaptation mitigée de Ziad Doueiri

Pour son deuxième film en tant que réalisateur et après West Berouth (1998), Ziad Doueiri a choisit d’adapter Lila dit ça, un roman qui est entré dans les annales de la littérature érotique et dont l’auteur, un certain Chimo reste jusqu’alors inconnu. La légende dit qu’en décembre 1995, Olivier Orban - PDG des Editions Plon - l’aurait reçu par le biais d’un avocat, sous forme de 2 cahiers Clairefontaine, rédigés à la main et signés d’un certain Chimo. Pourtant Lila dit ça a connu un franc succès dans plusieurs pays où il a été considéré comme un grand roman féministe.

L’adaptation a pris quelques libertés par rapport au roman mais avec beaucoup de justesse. L’histoire originale se déroule dans la région parisienne mais le réalisateur a préféré planter son film dans les décors et l’ambiance méditerranéenne de Marseille afin de se rapprocher des ambiances qu’il connaît lui-même c’est-à-dire celles de son enfance au Liban puis aux Etats-Unis où à 18 ans, il fuit la folie de la guerre civile qui sévit au Liban. Ziad Doueiri voulait également éviter de reproduire ce qui avait été fait dans La haine (1995) de Matthieu Kassovitz d’autant qu’il explique ne pas connaître l’univers de la banlieue parisienne. En cours de route et comme pour mieux coller avec la scène où la caméra suit le couple qui glisse sur les quais de Marseille, le vélo sur lequel se balade Chimo et Lila dans le roman devient un solex, véhicule quasi mythique que le réalisateur trouve fascinant avec son moteur posé sur l’avant. L’engin a subit un allongement de son cadre afin de permettre au couple d’y tenir tandis que la fin du film a été aménagée afin d’être moins tragique que celle du roman.

Lila dit ça fonctionne très bien en partie grâce à une distribution parfaite des deux rôles principaux interprétés par Vahina Giocante (Lila) que l’on a pu voir ou apercevoir dans Marie Baie des Anges (1997), Le cadeau d'Elena (2004) ou Blueberry (2004) et Mohammed Khouas (Chimo) dont c’était la première apparition au cinéma. Le réalisateur a pu affûter son sens de la réalisation et de la photo aux côtés de personnalités comme Quentin Tarantino (dossier Tarantino) dont il a été premier assistant chef-opérateur pour Reservoir Dogs (1992), Pulp Fiction (1994) et Jackie Brown (1997). Naturellement on retrouve un certain sens de la lumière avec une photo qui rend le personnage de Lila solaire dans un environnement déjà très lumineux. La blondeur de Lila irradie et capte la lumière et l’attention pour le meilleur et pour le pire.

Afin de faire partager sa vision du film aux deux jeunes acteurs, Ziad Doueiri leur à fait visionner Rusty James (Rumble fish, 1983) de Francis Ford Coppola, pour la légèreté et l’insouciance des personnages, Léolo (1992) de Jean-Claude Lauzon, un film très lyrique avec une voix off du début à la fin et de la musique partout et The Cement Garden (1993) d’Andrew Birkin qui est un film sensuel et étrange. Il en découle ce mélange très subtil et toujours maîtrisé qui permet à Lila dit ça de rester un drame érotique qui emprunte des propos pornographiques en les contenant dans le cadre d’un film sans vulgarité sur la difficulté d’aborder une relation amoureuse .

Le personnage de Lila peut être perçu comme une figure féminine agressive qui peut faire peur aux hommes comme le confirme l’acteur Karim Ben Haddou qui incarne un des amis de Chimo. Elle se définit cependant à partir d’une psychologie complexe qui se développe autant sur la base d’une enfance perturbée que sur des influences extérieures telles que les médias par exemple. Le discours amoureux de Lila a du mal à s’ancrer dans un langage policé et se manifeste par une expression pornographique qui surprend de la part d’une jeune fille. On retrouve la difficulté éprouvée par les jeunes filles (les garçons aussi par ailleurs) des banlieues à se dévoiler pour parler d’amour simplement, contraintes par le milieu machiste dans lequel elles vivent et exposées à la pornographie contemporaine qui a tendance à devenir la norme.

Chimo est un personnage qui est dépassé et décontenancé par Lila qui a une façon insolente d’aimer, s’exprime très librement et avec ambiguïté sur le sexe tout en étant très sincère. A propos de cette différence de discours entre les hommes et les femmes, le réalisateur pense que quand les femmes disent sensuel, les hommes disent sexuel mais ils parlent en fait de la même chose. Les deux personnages n’osent pas s’avouer mutuellement leur amour, lui par ce que c’est un garçon solitaire, sensible dans le milieu compliqué d’un quartier populaire et elle par ce qu’elle n’a pas d’autres modèles qu’une tante un brin dérangée qui entretien un climat incestueux et des coupures de presse sur la pornographie. Deux univers bornés par ce qu’il y a de moins flatteur pour une romance se rencontrent et se complètent. Chimo profitera pleinement de cette rencontre avec Lila dont il dit qu’il y a « une digue qui s’est cassé en lui ». Lila le choisi et lui trouve une muse grâce à laquelle « les mots lui sortent mieux » ce qui dans la réalité a permis l’écriture du roman écrit par le vrai Chimo et qui peut-être est devenu un grand écrivain.

Le réalisateur confie avoir une vision apocalyptique de la religion. Ce n’est pas le sujet du film mais il y a des moments où il s’est permis d’aborder la question religieuse mise en perspective par les affrontements au Moyen-Orient et les attentats du 11 septembre 2001. Ainsi, il fait dire au personnage de Chimo en voix off qu’entre sauver la Palestine et une chatte il choisit la chatte juste après que deux religieux musulman se soient avancés vers lui pour le saluer tandis que lors d’une descente de police un des personnages commente la scène en faisant remarquer que « depuis que ces connards ont fait péter New York, ici aussi ils y ont droit aux emmerdes policières ».

PARADISE NOW: un film de Hany Abu-Assad devenu un grand classique

Le paradis ou la politique ?

En Palestine, une jeune femme, une valise à la main, arrive devant un check point. Le regard inquiet, elle s’approche des soldats, elle doit montrer ses papiers. Jeu de regards méfiants, le temps s’arrête. Nous, les spectateurs, pensons l’indicible. A-t-elle une bombe dans son sac ? Le film, Paradise now, du cinéaste palestinien Hany Abu-Assad, nous amène jusqu’à cette incertitude et nous y maintient tout au long de son récit. Après son premier film, moins maîtrisé, Rana’s Wedding (Le mariage de Rana) en 2001, Paradise now vient de recevoir plusieurs prix dont le Prix du public et le Prix du Meilleur film européen au festival de Berlin et celui d’Amnesty international.

Le cinéaste, né à Nazareth il y 43 ans, a choisi ici d’aborder un thème particulièrement controversé, celui des attentats- suicides, à travers l’histoire de deux amis d’enfance vivant à Naplouse, Khaled et Saïd, choisis pour commettre un attentat à Tel Aviv. Bien qu’ils se soient portés volontaires auprès d’un groupe qu’on pourrait identifier comme le Hamas ou les brigades des martyrs d’Al-Aqsa, les deux amis doutent à tour de rôle de la nécessité d’un tel acte. Khaled est le plus dogmatique, Said en revanche s’interroge sur la vie en Palestine (ici, c’est une prison à perpétuité, dit-il) sur la lutte armée et sur les formes de résistance, influencé aussi par la « fille à la valise » du début du film, Suha (Lubna Azabal, comédienne talentueuse), qui fait battre son coeur, et dont le père est un célèbre combattant assassiné par les Israéliens.

Au fil du film, on finit par connaître les deux amis : enfants des camps, ils travaillent par intermittence dans un garage, mais passent le plus clair de leurs temps à rêver ou ressasser leur humiliation quotidienne et le manque de liberté et de travail en contemplant du haut d’une colline Naplouse occupée. Une autre blessure profonde a marqué leur vie : le père de Khaled s’est fait torturer par les soldats israéliens, qui lui on brisé une jambe, après lui avoir permis de choisir entre la gauche et la droite. Said, quant à lui, vit avec la honte d’un père collabo, exécuté par des combattants palestiniens quand il avait 10 ans. Il se doit de racheter l’honneur du père, de sa famille, en dépit des doutes et de l’appel de la vie et de l’amour symbolisé par Suha. « Je voulais que les gens se posent des questions sur les kamikazes et j’avais envie de raconter l’histoire de gens dont on ne parle pratiquement jamais, sauf de manière anonyme dans la presse pour dénoncer ces actes : quel effet peut avoir l’occupation sur les êtres humains, quelle est la réalité de ces hommes ? », a expliqué le cinéaste. « L’attentat suicide est un acte extrême, que je condamne, mais ce qui m’intéressait c’était de raconter une histoire de l’intérieur et de partir, non pas de l’acte en lui-même, mais du processus qui conduit ces hommes à commettre de tels actes. Nous ne sommes que très rarement, voire jamais, confrontés à leur version des faits. [...] J’ai étudié les interrogatoires des kamikazes dont les attentas avaient échoué, rencontré des proches, lu les rapports officiels des autorités israéliennes. Il fallait absolument éviter les stéréotypes. » Dans le film, la réalité rattrape vite les deux amis : l’heure des comptes arrive avec le rituel du futur martyre. Sans rien dire aux familles (belle séquence avec la mère de Said, interprétée par la magnifique comédienne et désormais icône du cinéma palestinien, Hiam Abbas, toute en retenue), ils passent leur dernière nuit, avec les combattants qui organisent l’attentat, à prier, se faire raser, se faire filmer en expliquant leur geste.

Et c’est ici que le cinéaste prend ses distances avec le mythe du martyre, pour ramener le débat (et le spectateur) sur le terrain de la politique : si la violence de la colonisation en Palestine provoque une autre violence, celle des attentas, c’est une violence encore plus terrifiante qui est engendrée, celle de la destruction de la société palestinienne, de la morale humaine.

Dans l’intimité du kamikaze

S’il se donne comme mission celle d’humaniser les « bombes humaines », Hany Abu-Assad s’écarte néanmoins du choix politique de l’attentat. C’est ainsi que les combattants organisateurs de l’attentat sont présentés comme des êtres ambigus, complexes, pragmatiques voire cyniques. Silencieux. Presque neutres. Le rituel du martyre est même présenté, par moment, avec les procédés de la comédie : lors du discours d’adieu, la caméra vidéo ne marche jamais, le testament des futurs martyrs se nourrit de rappels sur les choses du quotidien ; dans une autre séquence on voit même des vendeurs de cassettes-vidéotestaments : « c’est une affaire lucrative », dixit le commerçant palestinien... Ce choix de destruction de l’aura du martyr et de l’image du paradis promis (« deux anges viendront te chercher après l’explosion », ainsi répond le combattant/recruteur aux questionnements de Khaled sur la mort...) ne se fait jamais dans le mépris envers un peuple qui lutte pour la liberté de son pays. Les images ici nous incitent à réfléchir aux formes de la résistance, à leur efficacité, aux limites de l’humain et de l’inhumain, à plonger dans l’univers intime de ceux qui, par leur geste, deviennent des monstres sans histoire, comme l’a souvent expliqué Hany Abu-Assad. « Mon film est aussi intime. Pour comprendre les motivations des kamikazes, on doit les regarder de l’intérieur, de leur point de vue, et personne n’ose le faire par crainte d’être accusé d’être un terroriste ou de l’appuyer ou simplement parce qu’on a peur de ce qu’on pourrait découvrir... »

Sans événement visible

Le tournage, à Naplouse, n’a pas été facile. Une équipe importante, 70 personnes et 30 camions, focalisait forcement l’attention. « Chaque jour, à un moment ou à un autre, nous devions arrêter le tournage. Nous étions forcés d’attendre que les échanges de coups de feu s’arrêtent, raconte le cinéaste. Certains membres de groupes palestiniens armés pensaient que nous faisions un film contre les Palestiniens, alors que d’autres groupes soutenaient le film parce que, selon eux, nous nous battions pour la liberté et la démocratie. [...] Il est impossible de décrire en un film tout le poids et la complexité de la tragédie palestinienne. Aucune des deux parties ne peut prétendre que ses positions sont plus morales que celles de l’autre, surtout quand il s’agit d’ôter la vie à des êtres humains. Je pense qu’il serait plus prudent de dire que les attentas suicides sont une conséquence de l’occupation. Un certain nombre d’Israéliens pensent que le processus de paix ne peut commencer tant que les Palestiniens n’arrêteront pas la violence. C’est un cercle vicieux. Aucun peuple ne mérite de vivre sous occupation. » Et pourtant, les images du film ne nous donnent pas à voir l’occupation. Mais tout au long du film on la ressent. Constamment à travers les images perce l’humanité. Said attend à un arrêt de bus à Tel Aviv. Les regards des Israéliens sont inquiets. Il y a comme un flottement. Soudain, le bus s’arrête, le conducteur attend que Said monte. Une petite fille s’approche. La vie, l’avenir, se déversent alors comme des flots dans la tête de Said. Il recule. Il ne montera pas dans le bus. Mais il reviendra pour accomplir sa tâche même si le spectateur ne verra rien. Le film se clôt sans événement visible. Ne pas montrer la violence, ne rien « expliquer ». C’est aussi cela, le film. Laisser le spectateur juge sans le forcer avec des imageschoc. On ne voit jamais l’attentat, on ne voit jamais l’occupation, pourtant si présents, l’un et l’autre dans leurs signes. Restent les yeux d’un jeune homme et tout l’abîme qui s’y ouvre.

Antonia Naïm, Pour la Palestine n°47.

DUNIA: film-événement magnifique. Défense des libertés dans le monde arabe

Sur le site internet du film, six chapitres sont déclinés: "les femmes"; "le désir"; "le plaisir"; "la danse"; la musique"; "la politique". On le comprend: Dunia touche à des thèmes explosifs dans la culture arabe, tabous. L'histoire est celle de Dunia, superbement interprétée par Hanan Turk, étudiante qui prépare un doctorat sur la poésie arabe, tout en prenant des cours de danse moderne. Son professeur à l'université est Béchir, joué par Mohamed Mounir, qui aime passionnément la poésie arabe, sa femme, et l'amour. Les scènes d'amour entre le professeur et son épouse – amour conjugal, donc licite – sont d'un érotisme torride, tel qu'on ne l'a jamais vu dans aucun film arabe: même si l'on ne voit aucun sein nu, le cadrage – gros plan sur le torse nu de l'homme, sur le visage en extase de l'épouse – dégage une sensualité extrême. De même, Jocelyne Saab ose filmer une nuit de noces – le jeune époux caressant le corps de sa femme, et même si la main ne fait qu'effleurer l'étoffe blanche de la robe de mariée, et si l'on ne filme pas l'accouplement, comme on le voit si crûment dans bien des films occidentaux, cette manière de donner à voir l'intimité d'un couple n'avait jamais été montrée à l'écran dans le monde arabe.

La sexualité: c'est donc d'abord ce qui a choqué bien des censeurs, et qui a suscité une polémique autour du film, lors de sa présentation au Festival International du Film du Caire: la réalisatrice a reçu de violentes attaques, notamment des islamistes. Car l'amour, et la liberté qu'il incarne, sont bien le sujet central du film. L'amour, le plaisir, sont-ils interdits aujourd'hui dans le monde arabe? Dans une scène, le professeur Béchir explique à sa jeune étudiante les beautés de la poésie classique arabe, qui célèbre l'amour. Il lui dit: "l'amour, c'est l'extase du corps et de l'âme". Il lui parle d'Abou Nawas et d'Ibn Hazm, et il interroge: "cette poésie, elle est obscène?". L'histoire du film se déroule au moment où certains en Egypte voulaient interdire Les 1001 Nuits, sous le prétexte que le texte est choquant. Le professeur Béchir, qui est aussi chroniqueur dans un journal, est violemment attaqué pour sa défense de l'ouvrage classique. Face à ses supérieurs au journal qui lui demandent de s'auto-censurer, il explose: "J'arrête d'écrire? J'arrête de penser?"

Le lien entre amour et liberté est évident tout au long du film. Ce que nous montre Jocelyne Saab, c'est qu'en Egypte, prise ici comme épicentre du monde arabe, l'absence de liberté de penser, d'agir, et d'aimer, sont corrélées. Lorsque le fiancé de Dunia vient la voir dans son appartement, elle lui dit: "tu es fou? Tu viens en plein jour?" et explique aux voisins inquisiteurs "c'est un cousin", pieux mensonge de millions d'amoureux arabes, encore de nos jours. Et, pour avoir simplement reçu la visite de son fiancé, en toute chasteté, Dunia se fait insulter: "l'immeuble était respectable, avant!", comme si l'amour, le sexe, même supposé, suffisaient à ternir à tout jamais la réputation d'une femme – ce qui est exactement le cas dans les pays arabes.

L'excision est un autre sujet auquel a osé toucher Jocelyne Saab, et qui lui a valu de virulentes attaques. L'un des personnages du film est une femme chauffeur de taxi, qui n'a plus son mari, et refuse que sa fille soit excisée – elle-même l'a été, et en connaît les conséquences. Dunia elle-même ne comprend pas sa froideur face à son jeune époux, et la question de la frigidité des femmes suite à leur excision est clairement débattue entre femmes dans une scène. Une excision est filmée, pudiquement, sans rien montrer toujours, mais le sang est là, les larmes de l'enfant, et son impuissance future, et là encore, aucun cinéaste arabe n'avait osé filmer ça

Un film fort donc, un film magnifique surtout, par la beauté des images, cette manière intensément poétique de filmer le Caire, de jour comme de nuit, la sympathie des personnages qui la peuple, la bonne humeur des femmes malgré tout, les scènes de danse, magnifiquement chorégraphiées par Walid Aoun, et la couleur rouge, omniprésente dans le film, couleur de l'amour, de la passion, couleur du sang, et de la vie. Dunia – qui veut dire monde, et "L'Egypte est mère du monde", disent les Egyptiens (Masr oumm el dounia) – est un film exceptionnel, qui parle de et pour tout le monde arabe, et qui fera date dans l'histoire du cinéma arabe.


Nadia Khoury

mercredi 2 mai 2007

« Bosta » : Beyrouth bollywoodé par Philippe Aractingi, avec Rodney El Haddad, Nadine Labaki. 1 h 55.



« Bosta » : En route vers le Liban de demain


On connaît très peu le Liban autrement que par des images de guerre. « Bosta », le dernier film de Philippe Aractingi, vient nous offrir une vision festive et optimiste du pays du Cèdre.
Pour la majorité des Libanais, l’autobus – Bosta en arabe – reste le symbole du déclenchement de la guerre civile quand, en avril 1975, un groupe de phalangistes (milices chrétiennes) attaquait un car rempli de travailleurs palestiniens. Dans le film éponyme, Philippe Aractingi va faire de ce véhicule l’élément de la réconciliation du Liban avec lui-même.
« Bosta » est l’histoire de sept amis d’enfance qui se retrouvent pour parcourir le Liban dans un bus. En traversant les villes de Rachaya, Baalbeck et Anjar, ils vont tenter d’imposer une nouvelle danse, mélange de Dabké (danse traditionnelle libanaise) et de techno. Leur bus, une antiquité des années 40 repeint en rouge vif avec des fleurs, façon seventies, est à l’image du Liban : sous le vernis de la modernité ressurgissent les reflexes traditionnels. Et l’électro-Dabké va être perçu par les aïeux comme un signe d’arrogance et de désinvolture. Si la chorégraphie traditionnelle, essentiellement rythmée par des frappes des pieds, se veut une danse de solidarité et une manière d’exprimer l’identité libanaise, en se présentant sur scène avec des costumes traditionnels revisités (le sarouel en jean ou de couleur kaki camouflage), ces jeunes rencontreront l’hostilité des anciens. Et le réalisateur de se servir de ce road-movie musical pour aborder les travers et tabous de la société libanaise : l’intolérance entre les religions, l’homosexualité, le rôle de la femme…
Sorti en 2005, « Bosta », véritable hymne à la vie, a connu un énorme succès au Liban. « Réinventons demain », « le passé est dans le sang et le froid » scandent ces jeunes tout au long du film. Des chants d’espoir qui portent au loin, malgré la crise qui continue de secouer le Liban.



Par Johanna Issan


«Bosta l'autobus»: Succès de l'année au Liban, cette comédie maligne fait figure de porte-voix de la société civile.

Bosta a cassé la baraque au Liban à sa sortie au printemps dernier. Pour la première fois de l'histoire, un film beyrouthin faisait 140 000 entrées (ce qui est énorme pour ce petit pays) et se hissait à la première place du box-office local, éclipsant les blockbusters américains. Sur le papier, ce n'était pas joué d'avance : Bosta (produit par des seuls capitaux arabes sur un mode inédit de certificats à l'investissement) n'est jamais qu'une histoire de bus qui, retrouvé miraculeusement intact après quinze ans de guerre, reprend du service pour transporter une troupe de danseurs et danseuses décidés à rajeunir la dabké, la danse traditionnelle libanaise.
Folklore. Il faut croire qu'il y a là quelque chose qui aura tapé juste. Sans doute une façon de danser avec l'inconscient collectif tout en se chaussant de gros sabots. Le divertissement étant ici envisagé comme art de faire passer en douceur et sans trop déranger personne (et surtout sans viser qui que ce soit) des symboles énormes sur l'utopie, toujours recommencée, d'un Liban unifié. Cela étant, il est bienvenu de se souvenir que c'est par l'attaque d'un bus que la guerre civile a éclaté en 1975. Ça roule bien, donc, pour Bosta ­ même si les observateurs locaux décrivaient le film comme totalement inexportable, car renvoyant majoritairement au folklore régional.
Entre-temps, Bosta a reçu quelques prix à l'étranger (notamment à l'Institut du monde arabe, en juillet), pour des raisons souvent plus politiques que cinématographiques. La guerre de cet été contre Israël et l'incertitude politique intestine qui en résulte ont brusquement changé la visée du film comme sa perception : film de divertissement pas con du tout, Bosta se retrouve tout à coup propulsé vitrine internationale du cinéma libanais et porte-voix de la société civile. C'est peut-être beaucoup demander à un film qui est avant tout une tentative de renouveler les codes de la comédie régionale en l'épiçant de quelques condiments empruntés à Bollywood.
Sexué. Bosta pioche par ailleurs dans tout un tas de genres, zappant, d'une séquence à l'autre, du clip arabe au dépliant touristique (les cèdres, les vieilles pierres de Baalbek). C'est entre les lignes qu'il faut entendre ses tentatives de faire mieux que de vendre le Liban, son glamour, sa montagne et ses amours passionnelles : quand Aractingi ose en chansons quelques clins d'oeil sexués bienvenus (notre préféré : «Quitte ton antre, viens voir mon ventre» beau refrain de tube) ou, plus paradoxal, quand il laisse ses personnages à leurs moments de doute. Son enthousiasme a permis à Bosta de cartonner. Mais c'est quand il cesse de vouloir divertir à tout prix, qu'il intéresse enfin.


Par Philippe AZOURY, Libération.