mardi 1 mai 2007

"«Littoral» de Wajdi Mouawad ou le cadavre exquis "

Le film «Littoral» de Wajdi Mouawad est une œuvre riche et touffue qui peut servir de point de départ à plusieurs avenues de réflexion.
Le tournage a eu lieu en Albanie dont les décors, comme l’auteur nous l’a révélé par la suite, représentent beaucoup plus l’idée qu’il se fait du Liban que le Liban lui-même. «Albanie» est presque un anagramme de «Liban» et le paysage albanais ressemble à celui du Liban mais pas au point de s’y méprendre. Tout au long du film, moi qui connais bien le Liban, je me suis dit sans cesse : «Ça ressemble beaucoup mais c’est pas ça».
L’auteur a donc voulu délibérément opérer un léger déplacement tant sur le plan phonique qu’au niveau de l’image, pour ne pas qu’on «prenne pour vrai» nos perceptions. Comme si l’objet Liban était irrémédiablement perdu et qu’il ne nous en restait qu’une représentation légèrement décalée, insuffisante pour faire illusion. Le petit pas de coté permet aussi d’ajouter en surimpression à ce décor de guerre au Liban, les affres des guerres de l’ex-Yougoslavie qui lui ont succédé.
Ce décor au fond très théâtral, puisqu’il évite à tout prix le «prendre pour vrai» caractéristique du cinéma, va accentuer la dimension surréaliste des événements du film. Se déplacer dans une campagne accidentée avec le cadavre de son père sous le bras n’est pas très courant.
Petite remarque amusante : les Surréalistes, dans les années trente à Paris, avaient inventé un jeu qui leur permettait rapidement de s’élancer dans l’atmosphère du surréalisme. Le jeu consiste à plier une feuille de papier de sorte que chaque joueur puisse inscrire un mot, le cacher en le repliant et remettre un espace vierge au joueur suivant qui y inscrira à son tour un mot. L’idée, et cela fait l’objet d’une entente préalable entre les joueurs, est que la succession des mots ainsi inscrits puisse constituer une phrase qui donnera des frissons de plaisir lorsque le papier sera déplié, tellement elle sera incongrue et, pour tout dire, surréaliste. Ce jeu a été appelé «le cadavre exquis» d’après une des premières phrases qui en est résulté.
Wajdi Mouawad ne semblait pas connaître ce jeu lorsque je lui en ai parlé. Pourtant son film semble s’ordonner comme par magie autour de ces deux termes «cadavre exquis». Il y a, bien sûr, le cadavre du père qui est l’objet de tous les soins; mais il y a aussi les personnages du film qui sont tous orphelins, coupés de leur arbre généalogique, ne sachant que faire pour survivre à une vie tâtonnante, le violon brisé que l’on rapièce tant bien que mal, les mots enfin de la langue arabe qui ont le plus grand mal à faire jouir tellement ils se sont éloignés de leur source.
Tous ces cadavres rafistolés à la mitaine sont «exquis» quand même puisqu’on peut toujours en tirer un petit plaisir : petite musique, petit orgasme, petit bain de mer, etc. Il ne faut en tout cas pas renoncer à ces morceaux épars. Quelque modeste que soit la jouissance qu’ils procurent, il ne faut surtout pas les jeter ou les enterrer. Il vaut même mieux en déterrer d’autres (l’armée syrienne qui déterre les cadavres pour les piller) pour les emmener à l’étranger augmenter les bricoles en circulation.
Ce film est d’une grande profondeur. Il analyse de façon minutieuse la réalité de l’immigration. Celle des enfants qui en sont issus, qui n’ont plus de leur généalogie que quelques résidus hétéroclites, quelques mots de ci de là (tabbouleh, hommos) avec lesquels ils tentent de vivre. Ce film parvient aussi avec une grande habileté à donner des Québécois de souche l’idée qu’ils sont eux aussi devenus immigrants dans leur propre pays. Peut-être ont-ils eux aussi renoncé à une grande partie de leur patrimoine culturel pour déboucher dans une hyper modernité économique.

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